Séraphine, c’est un nom qui nous dit quelque chose, sans jamais vraiment savoir comment ni pourquoi. Alors explorons ensemble l’histoire de cette artiste peintre à la vie et à l'œuvre si inattendue.

Au cours de cet article, nous allons parler vitalité créatrice, rencontre prodigieuse et intention mystique. Même pas peur ? Allez un petit café et c’est parti ! 

Séraphine serait toujours dans l’oubli aujourd’hui sans la rencontre en 1912 avec le collectionneur allemand Wilhelm Uhde. Habitué des cercles artistiques parisiens, il s’installe à Senlis, à quelques encablures de Paris pour trouver du calme et de la sérénité. Il embauche Séraphine comme bonne à tout faire, et découvre son œuvre par la même occasion. C’est là que le talent de la peintre Séraphine éclos. Mais avant cela, faisons un bond quelques années en arrière, dans la vie de Séraphine antérieure à sa rencontre avec Uhde.

Séraphine Louis photographiée vers 1935 • © Musée Henri Theillou

La misère et le sublime

Séraphine Louis naît dans une famille très modeste dans les années 1860. Sa mère fait des ménages et garde des troupeaux, et meurt lorsque Séraphine a un an. Son père meurt quand elle a six ans en 1870, au lendemain de la guerre franco-prussienne. Orpheline, on imagine aisément que sa petite enfance fut morose, pauvre, et que Séraphine s’est enfermée dans ce mutisme qui la caractérise en tant qu’adulte. Elle connait la faim, le manque de tendresse et de confort. En somme, la vie ne lui fait pas de cadeaux. Elle est confiée à un couvent où elle apprend à lire et à écrire. Elle est toujours en retrait et se mure dans cette solitude qui lui permet de créer un lien avec la nature. Séraphine se sent bien au milieu des arbres et des fleurs, elle a comme la sensation de se rapprocher de Dieu lorsqu’elle est dans les champs et les forêts. 

Très jeune, elle devient domestique, elle frotte, astique, cire et polit, se tue à la tâche. Elle est obéissante envers ses employeurs et passe des années à faire ainsi. Son quotidien est partagé entre tâches domestiques et ferveur catholique. Elle a toujours été fascinée par la piété, les cantiques, les psaumes et la religion. Elle passe beaucoup de temps à l’église, à confesse et est fascinée par les messes, à tel point qu’en 1882, elle décide d’entrer au couvent et devient bonne à tout faire dans le couvent de Clermont de l’Oise. Elle n’est plus au service des bourgeois, mais de Dieu. 

Après 20 années de dur labeur passées dans ce couvent au service de Dieu, l’année 1902 sera l’année de la révélation. 

Singularité d’une femme de ménage mystique. 

Elle s’installe en 1902 à Senlis et pendant les premières années, elle continue à dépoussiérer les intérieurs bourgeois, sans vraiment s’adonner à la peinture. Alors qu’elle prie dans la cathédrale de Senlis par un beau matin de 1902, elle voit soudainement apparaître l’archange Gabriel qui lui intime de peindre au nom de Dieu. Elle a été touchée par la divine providence. On pourrait croire qu’elle va consacrer sa vie à peindre des scènes religieuses, des Passions du Christ, des Annonciations, ou autres Assomptions. Tout au contraire, elle va se spécialiser dans les peintures végétales : des fleurs à foison, des arbres, des fruits, et rien d’autre. Et pourtant, ses toiles ont bel et bien une dimension religieuse : elle voit ses bouquets de fleurs comme le travail de Dieu sur terre et les fruits de Sa création divine. 

Petit à petit, son quotidien de bonne à tout faire ne lui  suffit plus, elle sent des abîmes se creuser en elle, elle est en quête d’absolu. Elle sent qu’elle a besoin de plus dans sa vie, et elle prend sa décision. Elle commence par récupérer des planches de bois à droite à gauche, puis des pinceaux. Avec ses économies, elle achète du Ripolin (peinture de mauvaise qualité utilisée par les artisans peintres en bâtiments) et se lance dans la peinture. Pour faire ses propres pigments, elle mélange son Ripolin à des plantes qu’elle va chercher dans les forêts et les champs avoisinants Senlis.

L’arbre de vie de Séraphine Louis, vers 1928, huile et ripolin sur toile, n° Inv. A.00.6.187, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis
• © Christian Schryve

Sa peinture est simple, mais rapidement on va voir s’exprimer son génie. Poussée par cette nécessité spirituelle qui vient d’en haut, elle se consacre pendant des nuits entières à peindre en chantant des cantiques religieux, dans sa petite chambre de bonne. Ses œuvres, considérées aujourd’hui comme un véritable hymne à la nature et à la création, restent cachées dans sa chambre et elle en vend deux ou trois à des voisins bienveillants. Mais à l’époque les habitants de Senlis portent un regard amusé (dans le meilleur des cas) envers cette femme de ménage excentrique et simplette. 

Et en 1912, la vie de Séraphine s’accélère lorsque s’installe à Senlis un nouveau venu qui va faire d’elle cette peintre primitiviste reconnue mondialement aujourd’hui. Fin connaisseur de l’Art du début du 20ème siècle, Wilhelm Uhde n’est autre que celui qui découvre et lance Picasso. Ami de Braque, de Matisse, il développe même la notoriété du Douanier Rousseau, cet artiste considéré comme « naïf » dans l’histoire de l’Art, tout comme Séraphine d’ailleurs. 

Au cours d’un dîner entre voisins à Senlis, Uhde est complètement ébahi devant un tableau de Séraphine, et il veut absolument tout savoir des motivations et de l’œuvre de cette artiste inconnue.

L’Art jusqu’à la folie

Il rencontre Séraphine chez lui, décide de l’embaucher comme bonne et l’encourage à peindre. Il la pousse même à accélérer son rythme de peinture pour laisser émaner ce qu’il voit comme du génie brut à travers de plus nombreuses toiles. Il devient le moteur principal de cette flamboyance de Séraphine. 

Mais au bout de deux ans, lorsque la guerre de 14 éclate, Uhde est contraint de repartir  pour l’Allemagne. Après plus de dix années de silence, Uhde revient en France en 1927 et reprend contact avec Séraphine. Il décide de l’aider financièrement dans son œuvre et la fait exposer à Paris en 1929. Le succès arrive enfin pour Séraphine, et s’ensuit une période de mégalomanie dans l’esprit fragile de Séraphine. Elle parvient à vendre quelques toiles et achète de manière compulsive des tas d’objets aussi étranges que futiles. 

Succès de courte durée car la même année, le marché de l’art est balayé par la crise financière de 1929, et Uhde son mécène fait faillite. C’est un immense choc pour la peine, alors qu’elle commençait à peine à tirer les fruits de son incroyable travail. Avec Uhde écarté, Séraphine est limitée financièrement dans son art et se remplit de frustration. Elle se cadenasse chez elle et peint avec frénésie les quelques toiles qu’il lui reste.

Bouquet de Fleurs, Séraphine Louis. © LaM Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut. Wikipedia Commons.

Sa peinture suit l’évolution de sa psychose : les bouquets stabilisés du début de son œuvre, finissent par se déstructurer, exploser. Comme les tournesols de Van Gogh sont noueux et torturés, les fleurs de Séraphine penchent, se brisent en de véritables torrents de pétales. A la ville, son comportement inquiète, elle parle seule, est incohérente, s’invente un fiancé imaginaire qu’elle doit rejoindre en Espagne. En janvier 1932, elle sort dans Senlis, en plein hiver glacial, implore de l’aide financière de ses voisins, elle profère des menaces bibliques, sonne chez les gens et trouve porte close systématiquement. On finit par appeler la police et elle est emmenée de force à l’hôpital psychiatrique de Clermont. A une époque où les études psychiatriques ne sont pas développées comme aujourd’hui, elle sombre littéralement dans un enfer mental.

Son médecin de l’établissement psychiatrique en 1932 établit le diagnostic suivant : « elle est atteinte de psychose chronique avec idée de grandeur. Idée de persécution, poison, mort au rat, accusations de viol, hallucinations auditives et visuelles : euphorie, délire, tapage nocturne, entend la voix de Dieu et de la Vierge Marie, croit voir sa soeur décédée pendant l’enfance apparaitre à ses côtés. » Ayant de ses nouvelles, le lointain Uhde essaye de lui envoyer de l’argent pour qu’elle puisse au moins être placée dans une chambre individuelle au sein de l’hôpital. Elle reçoit de sa part des tubes de peinture et des toiles, mais elle ne touchera jamais plus à la peinture. Durant ses années à l’asile, elle écrit des récits d’une noirceur absolue où elle laisse parler ses démons. 

Oubli et renaissance.

Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, Séraphine voit son destin précipité dans les abysses. Pour définir les actions du régime de Vichy envers les instituts psychiatriques, le psychiatre Max Lafont parle d’une « extermination douce ». Entre 1939 et 1944, le personnel et les traitements sont limités, les vivres sont restreintes. Les nazis avaient demandé à Vichy de se débarrasser des handicapés mentaux de France, mais Pétain ne s’y était pas résolu, alors il leur a simplement coupé les vivres. De ce fait, des centaines de patients en hôpital psychiatrique sont morts de malnutrition. C’est comme cela que Séraphine meurt en 1942 : affamée, seule, et jetée  dans la fosse commune de l’hôpital de Clermont. Une fin de vie qui n’est pas sans rappeler celle d’une autre très grande artiste : Camille Claudel.

Immense personnalité dans une vie minuscule, Séraphine est définitivement l’une des  plus grandes figures mystiques de l’histoire du 20ème siècle. 

Cette rencontre entre elle, simple bonne de campagne avec un talent brut pour la peintre, et Wilhelm Uhde, mécène des avant-gardes parisiennes, relève presque du miracle. Et pourtant, cette histoire est tombée dans l’oubli pendant de longues décennies. Il a fallu attendre 2008 pour que Séraphine revienne dans la lumière grâce à l’interprétation (qui est en réalité une incarnation) de Yolande Moreau, dans le film de Martin Provost. Le film Séraphine rafle 7 Césars en 2008, dont celui du meilleur film et de la meilleure actrice, amplement mérité. 

Séraphine, loin encore d’être une star de la peinture aujourd’hui, a eu une vie touchante et son œuvre, d’une sensibilité à fleur de peau et plus qu ‘évidente, mérite d’être connue du plus grand nombre. 

Yolande Moreau dans Séraphine, Pinterest. © ogdepaulo.eklablog.com

Une vadrouille à Senlis : quelques recommandations 

Pour voir la maison où vivait Séraphine : entre quotidien d’une femme de ménage, piété et folie créatrice. Une plaque commémorative rappelle le souvenir de cette artiste dont le destin est étroitement lié à celui de Senlis. Nous recommandons une balade contemplative dans les ruelles de la ville pour suivre les traces de Séraphine.
1, rue du Puits-Tiphaine, 60300 Senlis

Pour voir des œuvres de Séraphine : les musées de Senlis présentent une collection d’œuvres de Séraphine, à découvrir entre autres œuvres toutes aussi intéressantes. Situé sur la place de la cathédrale, pensez à faire un tour dans Notre Dame de Senlis, la plus petite cathédrale de France.
Musées d’Art et d’archéologie de Senlis, Place Notre Dame, 60300 Senlis

Pour une pause déjeuner dans Senlis : un salon de thé super agréable, des propriétaires avec le cœur sur la main, de bons petits plats sur la table et une atmosphère chaleureuse.
Folies Potageres , 11 Place Henri IV, 60300 Senlis 

Pour découvrir l’Art contemporain à Senlis : passez faire un tour à la Galerie Gilbert Dufois, les oeuvres présentées valent le détour, et Mr Dufois est un passionné de son métier. 
Galerie Gilbert Dufois , 8 Place Henri IV, 60300 Senlis

L’épisode complet de Café Vadrouille à Senlis est à retrouver juste ici :

SOURCES : 
Au coeur de l’Histoire : L’Art jusqu’ à la folie, Séraphine de Senlis. Présenté par Franck Ferrand, Europe 1. Disponible ici. Consulté le 15/01/2021
Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis. Musées de la Ville de Senlis. Disponible ici. Consulté le 15/01/2021
Biographie de Séraphine de Senlis. France Culture. Disponible ici. Consulté le 15/01/2021
Wilhelm Uhde, Wikipédia. Disponible ici. Consulté le 15/01/2021
LAFONT, Max. L’Extermination douce. La Cause des fous 40 000 malades mentaux morts de faim dans les hôpitaux sous Vichy. Le Bord de l’eau éd., Matresne, 2000.
SOTINEL, Thomas. “Séraphine, le génie dans le cabas”. Le Monde. 30 décembre 2008. Disponible ici. Consulté le 15/01/2021
VIRCONDELET, Alain. Séraphine de Senlis, 1987. Editions Albin Michel, Paris. 

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