Malgré le climat d’angoisse constante dans lequel nous sommes plongés en scrutant l’actualité, nous gardons un appétit féroce pour les contes et les légendes, pour le fantastique, l’haletant, et le sordide. On aime avoir peur, et encore plus si cela se passe au Moyen-Age.

Malgré le climat d’angoisse dans lequel nous pouvons être parfois plongés en scrutant l’actualité, nous gardons un appétit féroce pour les contes et les légendes, pour le fantastique, l’haletant, et le sordide. On aime avoir peur, et encore plus si cela se passe au Moyen-Age. Comme si déplacer la narration dans une autre période historique était un exutoire à des fantasmes restreints par notre société actuelle (qui est pourtant bien violente à sa manière) ; et comme si cela avait également un côté rassurant car lointain dans le temps.

Rien qu’à travers le succès d’une série comme Game of Thrones, on constate aisément à quel point l’imaginaire médiéval nous fascine aujourd’hui au 21ème siècle. Et si l’on a tendance à l’appréhender de manière plutôt péjorative comme une période obscure, froide et arriérée – ce qui n’est évidemment pas le cas, ou en tout cas une affirmation à nuancer très fortement – il nous faut bel et bien prendre des pincettes. Nous devons remettre l’église au centre du village, et Dieu sait que c’était bien là qu’on la trouvait à l’époque.

Cet article va s’attarder sur quatre légendes du Périgord, se passant dans les alentours de Sarlat. Nous allons tout d’abord parler de légendes impliquant des hommes et des femmes faits d’os et de chair ; et nous nous attarderons sur deux autres légendes concernant des êtres surnaturels habitant la région. Puis, nous ouvrirons le propos à des faits plus généraux sur les croyances et l’imaginaire au moyen âge, entre mythe et réalité. 

Allez, un ptit café et on y va !

Pétrarque, Les Triomphes de la mort. Vers 1510. Paris, BNF, ms. fr. 223.

Des humains qui sortent de l’ordinaire

Au Moyen-Âge, les cathares sont principalement localisés vers l’Ariège, et la région toulousaine. Cependant, le catharisme avait ses adeptes en Périgord également. Déclaré officiellement comme hérésie par le pape, le roi de France lance la croisade contre les Albigeois (les cathares) en 1208, avec à sa tête le redoutable chevalier Simon de Montfort. 

Saccageant les bastions cathares en Périgord, allumant des bûchers par dizaines, Simon de Montfort doit combattre le dernier seigneur cathare périgourdin qui lui échappe, un certain Bernard de Casnac, basé dans ses fiefs de Castelnaud, Domme et Montfort. 

Aujourd’hui, l’histoire donne la part belle aux cathares en les positionnant comme les victimes de l’autorité du Pape. Et pourtant, l’histoire qui suit permet de souligner que, comme dans toute guerre, des atrocités sont commises dans chaque camp. Le bruit court dans les bastides et campagnes périgourdines que Bernard de Casnac et sa femme Alix de Turenne torturent de nombreux catholiques. Et lorsque Simon de Montfort arrive à l‘abbaye de Sarlat, il découvre avec effroi les cadavres mutilés de cent cinquante catholiques, sans mains, ni pieds et les yeux crevés. La légende veut qu’Alix de Turenne coupait elle-même les pouces et les seins des femmes catholiques. 

Simon de Montfort parvient à faire fuir Bernard de Casnac, et finira par l’exécuter, lui et sa femme, avant de finir lui même tué au pied des remparts de Toulouse, durant le siège de 1218.

Apocalypse Flamand, XVème siècle. Paris, BnF. ms.néerlandais 3, f°7
© BnF

Un siècle plus tard, dans la cité de Sarlat, une règle très simple régit les rapports sociaux au quotidien entre les remparts : celui qui collecte les taxes, c’est celui qui a le pouvoir. Jusqu’au 13ème siècle, c’est le pouvoir religieux de l’abbaye qui dirige le quotidien des Sarladais, à travers les rituels mais également les taxes. Cependant, avec le développement de la ville autour de l’abbaye, de plus en plus d’artisans et de commerçants s’installent et créent des corporations de métiers avec leurs propres règles. A Sarlat, on devient riche et bourgeois. Et petit à petit, le pouvoir change de main. Les bourgeois veulent s’auto-gérer, être autonomes, et ils décident de fixer leurs propres taxes. 

Mais l’abbé de Sarlat, Arnaud de Stapone, monte au créneau : il a bien besoin de récolter ses taxes habituelles pour faire tourner son abbaye. Voyant que ses tentatives de récupérer le pouvoir sont vaines, il essaie de créer des nouvelles taxes sur d’autres produits: les raisins, puis les oignons. Mais cela ne fonctionne toujours pas, le clergé perd de son autorité. Les tensions montent et c’est le Roi Philippe IV le Bel lui-même qui intervient et enfonce le clou en prenant la défense de la ville. 

Le pouvoir devient un enjeu fratricide dans les rues de Sarlat. Les moines ne savent plus comment conserver leur autorité face à la bourgeoisie montante, et ils se déchirent. Cela va même très loin. Un dimanche de 1302, pendant les vêpres, l’abbé entre dans la nef de la cathédrale Saint Sacerdos pour faire sa messe comme à son habitude. Etant au cœur des tensions politiques, son entrée dans l’église génère des mouvements de masse et des brouhahas diffus. C’est le moment idéal qu’attendait un assassin inconnu pour sortir son arc et décocher une flèche qui arrive en plein dans l’œil droit de l’abbé Arnaud. Il tombe raide sur l’autel et tâche le Saint Livre de son sang répandu. L’identité de l’assassin demeure aujourd’hui encore un mystère.

Monstres et fantômes périgourdins 

Sur l’emplacement du château actuel de Puymartin, à quelques dix kilomètres de Sarlat, existait une forteresse médiévale détruite pendant la Guerre de Cent Ans. En 1450, Rodolphe de Saint Clar rebâtit un château au même endroit. Son petit-fils, Raymond, plus connu sous le nom de « capitaine Puymartin » était un chef de fil catholique durant les guerres de religion. Son fait de guerre le plus notoire fut de reprendre la cité de Sarlat des mains des Huguenots. 

La légende raconte que l’épouse de ce dernier, une certaine Thérèse de Saint-Clar, aurait été surprise dans les bras de son amant, lors d’un retour de guerre inopiné de son mari. Afin de la punir de son infidélité, ce dernier l’aurait maintenue prisonnière pendant les seize dernières années de sa vie, dans une petite pièce d’une tour du château où elle mourut dans la solitude et la tristesse. L’époux trompé aurait même exigé que le corps de sa défunte femme soit emmuré. Il se dit depuis que le fantôme de Thérèse de Saint-Clar erre parfois le soir aux environs de minuit, sous la forme d’une dame blanche sans visage et sans parole, dans les couloirs du château et sur le chemin de ronde.  

J’ai souvenir d’avoir visité ce château étant petit, et en arrivant dans la fameuse chambre de Thérèse, le guide nous avait raconté que parfois certains visiteurs sentaient une présence qui se manifestait sous la forme d’un fil d’air frais passant dans leur cou. Mon père s’était approché de ma mère par surprise et lui avait soufflé de l’air dans le cou pour la faire sursauter. Conclusion : il a encore la marque des phalanges de ma mère gravée sur le sommet du crâne. 

Château de Puymartin, Jocelyn de Lagasnerie. © Déclic & Décolle

La dernière légende est pour moi la plus effrayante. Le 5 août 1766, le texte suivant paraît dans la Gazette de France : « Il vient de paraitre, aux environs de Sarlat dans le Périgord, une bête féroce, que l’on juge être un loup enragé, d’une grandeur extraordinaire. Cette bête féroce parcourut avec une vitesse incroyable les paroisses de Saint-Julien-de-Lampon et Groléjac. Dix-huit à vingt personnes furent les victimes de sa fureur. Cet animal fait le contraire de la bête du Gévaudan car il semble qu’elle n’en veuille qu’aux hommes. » Le monstre a hanté les imaginations pendant des années, et l’on croyait le voir à chaque coin de rue de Sarlat, dans les heures les plus sombres de la nuit. 

Cette attaque de loup est venue alimenter la légende du lébérou, qui est encore aujourd’hui gravée dans les esprits des petits périgourdins comme moi. Le lébérou est souvent un fils de prêtre, ou plus généralement un être humain conçu dans le péché, qui est maudit et qui doit racheter ses fautes. La nuit venu, il se change en bête et devient loup (ou aussi lièvre, chèvre, ou renard). La malédiction l’interdit à jamais de dormir dans son lit, et il est contraint d’errer toute la nuit sur les routes, et à travers champs. On le voit surtout rôder autour des habitations humaines car il est obligé de se rendre chaque nuit dans 7 paroisses différentes, et passer à 4 pattes devant sept clochers pour expier ses fautes. 

Maurice Albe, Le lébérou. 1982

L’ampleur de son parcours l’oblige donc à courir vite de villages en villages, finissant épuisé le matin. Et gare au premier imprudent qui croise sa route car le lébérou est connu pour s’agripper à son dos afin de se faire porter à sa guise. Si, au lever du soleil, le parcours du lébérou n’a pas été correctement suivi et terminé, celui-ci reste maudit, et sa nouvelle victime se transforme aussi en lébérou. 

Se rapprocher de la réalité. 

L’image d’une époque médiévale faite de brigandages, de pillages, de maisons calcinées, et de paysans maltraités est exagérée. Tout simplement de par le fait que les chroniqueurs de l’époque (comme les journalistes aujourd’hui) ne s’attardent pas sur les périodes où tout va bien, et ne relatent que les faits spectaculaires. Cependant, il est certaines angoisses et peurs médiévales qui résistent à travers le temps jusqu’à aujourd’hui, et d’autres qui nous font sourire. Approfondissons. 

Les légendes que nous avons découvertes ensemble reflètent tout d’abord une peur de la violence. D’où la question suivante : le Moyen-Âge était-il violent ? La réponse est oui. Mais il faut garder en tête que cette période dure plus de 1000 ans, et la violence n’est pas quotidienne dans la vie des gens. Il se déroule des scènes atroces, effectivement, mais elles sont loin d’être la norme. La justice existe, donc les belligérants essaient de négocier avant de se taper dessus : la discussion est privilégiée à la violence. C’est pour cela que les évènements impliquant Alix de Turenne et Bernard de Casnac sont donc une des exceptions qui viennent confirmer la règle. 

Parlons ensuite de la peur de la mort. Au Moyen-Âge, le mot « mort » ne signifie pas l’arrêt de la vie, mais plutôt le passage vers un autre monde. On craint plus de ne pas mourir en bon chrétien que de mourir de manière générale. On veut être sûr d’être enterré au cimetière, en terre consacrée; d’avoir quelqu’un qui prie pour notre âme pour qu’elle aille au Paradis.  

Enfin, pour revenir sur la peur des monstres comme le lébérou, il y a plusieurs faits à prendre en compte. Premièrement, le loup du Sarladais est un fait divers qui se passe au 18ème siècle, nous sommes donc déjà bien loin du Moyen Age. Mais l’affaire a lieu dans un climat d’angoisse nationale dû au retentissement de l’affaire de la bête du Gévaudan, au même moment en 1766. (affaire qui mérite un article à elle toute seule, si un jour nous vadrouillons du côté de la Lozère).

Par ailleurs, le fait que ce soit une histoire liée à la nuit est à souligner : les nuits de l’époque ne sont pas les nuits d’aujourd’hui. Il n’y a pas d’éclairage, y compris dans les villes. Par conséquent, l’obscurité laisse le champ libre à toutes les craintes. D’ailleurs, les plus aisés qui ont la chance d’avoir un lit, ne dorment pas allongés, mais assis avec des coussins dans le dos, car la position allongée est celle des morts. Et on ne voudrait surtout pas attirer les démons et autres esprits malveillants au cours de la nuit.

Enfin, de tous les animaux dont on puisse avoir peur, le loup est le champion car il est intelligent, et rusé. Contrairement au dragon, il est fréquent de rencontrer le loup au quotidien et il représente donc un réel danger. 

Vincent de Beauvais, Miroir historial, 1463. Paris, Bnf, ms. fr. 50. 

L’histoire du lébérou est revenue dans les esprits périgourdins dans les années 80, suite à un fait divers des plus morbides : l’affaire du tueur de la pleine lune. Entre 1978 et 1984, une trentaine de victimes sont agressées, séquestrées, parfois même violées et tuées. Point commun :  toutes ont été commises dans la même phase lunaire, soit en lune descendante, entre la pleine et la nouvelle lune. Lorsque l’assassin est finalement arrêté en janvier 1984, les spécialistes établissent que le taux de deux hormones du stress grimpe en flèche chez Francis Leroy, le rendant « biologiquement tendu ». Mais, faute de recherches comparatives avec d’autres individus, difficile de qualifier Francis Leroy de lébérou comme on dit en Périgord.

On entend de bien étranges histoires au cours de nos vadrouilles, qu’elles soient médiévales ou plus contemporaines. Partagé entre frousse et fascination, je finis ces dernières lignes avec l’envie furieuse d’écrire d’autres articles, peut-être moins sanguinolents et macabres néanmoins. 

Quelques recommandations pour une vadrouille en Périgord : 

Le Château de Puymartin : petit joyau architectural caché dans la forêt entre Sarlat et les Eyzies, entre la cité médiévale par excellence et la vallée de la Préhistoire. C’est un château Renaissance à taille humaine, dont l’histoire fait fantasmer et frissonner !
Château de Puymartin, 24200 Sarlat. Ouvert tous les jours d’avril à novembre

La ville de Sarlat : l’un de nos deux vadrouilleurs, Alex, est spécialiste de l’histoire de la ville et serait ravi de vous guider dans les ruelles médiévales. N’hésitez pas à nous contacter pour plus de détails. 

Des restaurants dans Sarlat : la ville regorge de restaurants périgourdins, prenez le temps de regarder les avis sur internet à l’avance, certains sont vraiment à éviter. Voici 3 restaurants où aller les yeux fermés selon les locaux : 

  • Le Gueuleton Sarlat : bon restaurant à faire entre potes, carte simple mais produits de qualité, le décor au pied de l’Eglise est très sympa !
    Cour Renaissance, 3 Rue Montaigne, 24200 Sarlat-la-Canéda
  • La Couleuvrine : restaurant gastronomique dans le centre-ville, carte élaborée et décor magnifique.
    1 Place de la Bouquerie, 24200 Sarlat-la-Canéda
  • L’entrepotes. Caché dans une ruelle médiévale, petit bistro sympa pour un repas sur le pouce. Cuisine tradi, burgers, etc.
    5 Rue Albéric Cahuet, 24200 Sarlat-la-Canéda

Un gîte au bord de la Dordogne : un gîte de charme avec 2 chambres dans un petit hameau périgourdin au bord de la Dordogne, à Envaux. 
Le Gîte du Passeur, Envaux, 24250 Castelnaud la Chapelle.  www.legitedupasseur.com 

L’épisode complet de Café Vadrouille à Sarlat est à retrouver ici :

SOURCES

AUBARDIER, Jean Luc. Guide Secret du Périgord. Editions Ouest-France, 2012
BROUQUET, Sophie. Les marginaux au Moyen-Âge : ladres, brigands, ribauds, gueux et mendiants. Editions Ouest-France, 2018
COCULA-VAILLIÈRES, Anne-Marie. Histoire du Périgord. Editions Jean-Paul Gisserot . Réed 2019.
DU CHÉNÉ, Céline. Les sorcières, une histoire de femmes. Editions Michel Lafont. 2019. 
FOSSIER, Robert. Ces gens du Moyen-Âge, Paris, Fayard, 2007.
PASTOUREAU, Michel. Une histoire symbolique du Moyen-Âge occidental. Paris, Le Seuil, 2004. 
ROCAL, Georges. Le vieux périgord. Périgueux, Editions Pierre Fanlac, 1982. 
SADAUNE, Samuel. La Peur au Moyen-Âge. Editions Ouest-France, 2013

1 commentaire

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  • Bravo pour ce premier article. Passionnant, bien documenté, et réfléchi! J’ai hâte de lire les suivants 🙂