Je ne peux pas commencer cet article autrement qu’en rendant à Joséphine ce qui appartient à Joséphine. Il faut mettre l’accent sur le fait qu’encore aujourd’hui, elle est trop peu connue du grand public. On ne nous parle pas d’elle à l’école, (comme on parle peu des femmes qui ont fait l’histoire de France de manière générale) et ce même quand on a grandi à côté du château des Milandes. J’ai mentionné rapidement son rôle dans le développement économique et touristique du Périgord durant l’épisode de Café vadrouille à Sarlat (à retrouver juste ici). Mais, elle mérite un article plus complet sur sa vie et son oeuvre. 

Joséphine Baker, c’est la Beyoncé des années folles. Ce n’est qu’en s’intéressant un peu à l’Histoire qu’on se rend compte qu’en terme de renommée, on peut les mettre toutes les deux au même niveau. Chanteuse et danseuse avant tout, Joséphine Baker s’est consacrée à la scène avec un acharnement et une volonté hors du commun. Mais plus de quarante ans après sa mort, on se rend compte qu’au-delà de la ceinture banane et des paillettes, ce qui reste d’elle c’est cette volonté sans faille de rendre le monde meilleur. 

Joséphine Baker et sa ceinture de bananes © Château des Milandes

Le contrepied de l’American Dream.

Utopiste forcenée, à la limite de la naïveté, Joséphine Baker a gardé tout au long de sa vie l’amour comme unique projet. Sans doute pour soigner les blessures d’un rejet qu’elle n’a que trop vécu dans son pays natal. Le traumatisme de la discrimination raciale, la misère noire, la famine et le froid poussent la jeune Joséphine à fuir son Missouri natal. Elle a 16 ans, elle a déjà été mariée puis divorcée deux fois, et elle part pour New-York pour tenter sa chance à Broadway.

A une époque où, en Europe, on fantasme sur cette terre d’opportunité que sont les Etats-Unis (grand gagnant du premier conflit mondial), sur les premiers gratte-ciels de New-York, et sur une vie décadente à la Gatsby, Joséphine, elle, part chercher son bonheur en France. Après des tentatives infructueuses à New-York, on lui offre l’opportunité d’être meneuse de revue à Paris, où les danses  exotiques font fureur à l’époque. Dans le domaine de l’Art, on s’intéresse beaucoup aux arts primitifs (Picasso et Braque en tête de file). C’est le moment idéal pour Joséphine d’être sous le feu des projecteurs, et de stimuler cette mode parisienne de la « négromanie ». 

Octobre 1925. Très vite, elle se fait remarquer pour ses capacités physiques et son talent pour la danse, le mime, et le chant. Le succès retentissant de la Revue Nègre se place dans cette « vision bienveillante et condescendante envers les Noirs » de la France coloniale. Sur scène, on l’incite à loucher, à gonfler ses joues, à faire des grimaces, à faire le clown pour désamorcer son fort potentiel érotique et cette attraction quasi incontrôlable qu’elle provoque chez le spectateur parisien. Son corps suscite le désir ; elle personnifie la liberté, l’exotisme, ses danses animales et dénudées embaument le Tout-Paris d’un parfum de scandale.

Joséphine Baker dans La Revue des Revues en 1927

Comme on trouve des poupées Britney dans les années 2000, Joséphine est partout dans les devantures de magasins. Par exemple, les gens s’arrachent sa cire pour cheveux, les parisiennes veulent être coiffées comme cette « vénus d’ébène » qui fait sensation. 

La diva, le génie et les engagements. 

En 1931, elle atteint le sommet de sa carrière avec la chanson « J’ai deux amours », dont on fredonne toujours l’air aujourd’hui. Comme Lady Gaga récemment, ou Cher dans les années 80, son statut de diva lui ouvre les portes du cinéma, où l’on peut la voir notamment jouer aux côtés de Jean Gabin, entre autres. Elle comprend que pour continuer à faire parler d’elle, elle doit en faire toujours plus. On la voit se promener dans les rues parisiennes avec une chèvre en laisse, avec un serpent autour du cou, elle créée des scandales. Dès cette époque, elle fait déjà preuve d’une grande générosité et donne beaucoup à des oeuvres caritatives, aux écoles, hôpitaux et orphelinats.

Durant ces mêmes années, on voit nos voisins allemands s’enivrer de la propagande nazie, et Hitler arriver au pouvoir en 1933. Elle entretient une liaison avec Pepito Abatino, son impresario, qui meurt d’un cancer en 1936. En 1937, elle se remarie avec Jean Lion, qui est d’origine juive, dans une époque où l’antisémitisme grandit et finit par exploser en 1940 avec l’accession de Pétain au pouvoir. 

En tant que femme noire et épouse d’un juif, Joséphine Baker cumule les défauts aux yeux du régime de Vichy, et décide d’entrer dans le contre-espionnage. Les agents de la Résistance sont assez réticents au début et ne comprennent pas ce qu’une diva de la scène parisienne, à la réputation de femme capricieuse, pourrait bien apporter à la cause. La rencontre se fait quand même, et c’est là que l’on découvre véritablement une femme de convictions, derrière ce vernis de diva sulfureuse.

Joséphine Baker recevant la Croix de Lorraine, 1961 © Archives Sud-Ouest

Dévouée à la France, Joséphine déclare : « C’est la France qui m’a faite. Je suis prête à lui donner aujourd’hui ma vie. Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez ». Elle réussit à faire passer des informations à Londres en écrivant des messages codés sur ses partitions. Joséphine Baker a des entrées partout grâce à sa renommée internationale, et personne ne songe à la contrôler. Elle permet à son mari de fuir vers les Etats-Unis et le sauve d’une probable fin tragique dans les camps de la mort. Par la suite, installée au Maroc entre 1941 et 1944, elle soutient les troupes alliées et américaines en se lançant dans un long périple de Marrakech jusqu’à Damas et glane toutes les informations qu’elle recueille auprès des officiels qu’elle croise. Pour ses actions au profit de la Résistance, elle sera décorée de la Croix de Lorraine, puis de la Légion d’Honneur en 1961.

Le faste et la ruine

Après une grossesse à l’issue de laquelle elle accouche d’un enfant mort-né, elle déclare une grave infection post-partum et doit subir une opération qui la rendra stérile. Avec Jo Bouillon, qu’elle épouse au lendemain de la guerre, elle achète le château des Milandes, qu’elle loue déjà depuis 1937 et où elle vivra jusqu’en 1969. Et c’est ici, dans le calme de la campagne périgourdine, qu’elle décide d’accueillir douze enfants de toutes origines qu’elle a adoptés et qu’elle appelle sa « tribu arc-en-ciel ». Son ambition : prouver que des enfants de nationalités et religions différentes peuvent vivre ensemble dans la paix. Militante anti-raciste inépuisable, elle est la seule femme à prendre le micro lors de la grande Marche de Washington au côté de Martin Luther King en 1963. 

Joséphine Baker à Washington en 1963 © Château des Milandes

Les années 50 aux Milandes sont luxueuses pour Joséphine et sa tribu. Elle créée un complexe touristique où elle fait des spectacles, et par la même occasion attire le gratin parisien en Périgord. Jeanne Moreau, Charles Aznavour, Jean-Claude Brialy, les plus grands viennent la voir. En première partie de ses concerts, on retrouve le jeune Jacques Brel, la débutante Dalida. Le Périgord devient une destination prisée des français et le tourisme explose dans la région, en partie grâce à elle. Au quotidien, elle a plus d’une centaine de personnes à son service, et fait des aménagements considérables pour l’époque : elle fait venir l’eau courante, l’électricité jusqu’aux Milandes par exemple. 

Au delà d’un train-train fastueux, elle donnait énormément de sa personne et de son argent, et beaucoup de malhonnêtes ont abusé de sa générosité. En 1964, elle est criblée de dettes et ne s’en sort plus. Elle est expropriée de son château des Milandes. Lorsque l’on visite le château aujourd’hui, on peut voir une photo très émouvante dans la cuisine. On la voit enfermée dehors et assise sur les marches de l’entrée du château, seule et désespérée, après avoir été délogée de force par le nouveau propriétaire. A 60 ans, elle est forcée de remonter sur scène pour rembourser ses dettes. Son amie Grace de Monaco l’accueille et l’aide à remonter la pente. Elle repart dans une tournée mondiale à la fin des années 60, qui est un immense succès, heureusement pour elle.

La tribu arc-en-ciel de Joséphine aux Milandes © Rodolphe Escher, pour Télérama

Une star mondiale et une voisine attentionnée.

En 1975, elle est sur scène pour fêter ses cinquante ans de carrière. Devant une salle comble et un parterre de stars telles que Mick Jagger, Alain Delon, Sophia Loren, Grace de Monaco, elle fait un immense spectacle. Dès le lendemain, on lit dans les journaux des critiques dithyrambiques, et les spectacles sont complet sur plusieurs semaines. Après une poignée de représentations triomphales, elle est victime d’une hémorragie cérébrale et meurt soudainement le 9 avril 1975.

Première superstar afro-américaine, muse des peintres, icône des années folles, agent secrète pour la Résistance, bisexuelle présumée, activiste aux côtés de Martin Luther King, Joséphine Baker c’est plusieurs vies en une, et un coeur en or. 

Quant à moi, petit périgourdin ayant grandi à côté des Milandes, j’ai d’abord entendu parler de Joséphine par ma grand-mère paternelle. Joséphine venait souvent chez mes grands-parents, pêcheurs de père en fils, pour leur demander de manger du poisson de la Dordogne. Quand Joséphine arrivait, il y avait des rires, du bruit, des accolades amicales. Ma grand-mère me racontait même que Joséphine adorait venir dans notre jardin pour tremper ses jambes dans le vivier (bassin où l’on gardait les poissons) et se faire chatouiller les pieds par les têtards. C’est à vous de décider si vous croyez ou non en cette histoire. Moi, j’y crois à fond !

Pour découvrir notre vadrouille en Périgord, autour de la ville de Sarlat et de la production de noix, l’épisode est à découvrir juste ici :

Le château des Milandes, situé à quelques kilomètres de Sarlat, est aujourd’hui ouvert au public (hors contexte covid évidemment) et met à l’honneur Joséphine Baker dans les différentes pièces à l’intérieur, tandis qu’à l’extérieur, vous pouvez vous balader dans un magnifique jardin et assister à un spectacle de rapaces. C’est un incontournable des vacances en Périgord ! Toutes les informations de visite sont à retrouver sur le site web du château.

SOURCES :

BERTHOD, Anne. « Joséphine, la châtelaine arc-en-ciel », Télérama. Publié le 25/08/15. Disponible : https://www.telerama.fr/scenes/josephine-baker-la-chatelaine-arc-en-ciel,130300.php 
Château des Milandes. Site Web. Consulté le 02/02/2021. Disponible : https://www.milandes.com/josephine-baker/ 
Château des Milandes. Wikipedia. Consulté le 02/02/2021. Disponible : https://fr.wikipedia.org/wiki/Château_des_Milandes 
BENETTA Jules-Rosette, Josephine Baker in art and life : the icon and the image, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 2007, 368 p.
HANEY, Lynn. Naked at the feast, a biography of Josephine Baker. Dodd, Mead and Co. New York. 1981
Joséphine Baker (1906-1975). Toute une vie. France Culture. Emission du 24 novembre 2012. Podcast disponible : https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/josephine-baker-1906-1975 
Joséphine Baker. Wikipedia. Consulté le 02/02/2021. Disponible : https://fr.wikipedia.org/wiki/Joséphine_Baker#cite_note-Jules-Rosette-49 
JACOTOT, Sophie, « Danses de société des Amériques en France dans l’entre-deux- guerres : les mirages de l’exotisme », dans Pauline Schmitt Pantel (dir.), Hypothèses 2007 : Travaux de l’École doctorale d’histoire de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, Publications de la Sorbonne, 2008, 356 p.

1 commentaire

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  • Très bel article les garçons. Merci de nous faire rêver ainsi.

    Bisous .. et vive les chocolatines ❣️