Alors que l’annonce d’un troisième confinement nous secoue tous et repousse encore nos espoirs de retour à une vie « normale » pour x temps, l’idée d’écrire cet article est venu très rapidement dans mon esprit, comme une évidence. Tout d’abord, je me suis posé deux questions : Qu’est-ce qui nous manque le plus aujourd’hui? Puis, comment l’Art peut-il représenter cela? 
Aujourd’hui, ce qui me manque le plus, c’est faire la fête avec mes proches, profiter de la nature, puis donner et recevoir de la tendresse. Car, comme le disait Bourvil, « vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas… »
Alors c’est parti pour une vadrouille dans le temps, à travers des siècles d’histoire de l’Art, à la rencontre de tableaux uniquement made in France, ou alors exposés dans des musées français. Vous êtes prêts ? Allez, un petit café, et on part en vadrouille !  

Une envie d’ivresse sociale.

On démarre notre vadrouille par une belle fête comme on les aime, avec des gens réels et non virtuels, une bonne ambiance et de quoi réchauffer le corps et le coeur. Le premier tableau qui a traversé mon esprit est le fameux Bal du Moulin de la Galette, de Renoir. Nous sommes en 1876, en pleine révolution impressionniste dans le monde de l’Art. Ces peintres veulent saisir l’impression d’un moment fugace, et les effets de lumière éphémères. Leurs tableaux sont d’abord accueillis avec sarcasme, car leurs techniques et leurs sujets sont jugés inconvenants. 

Le Bal du Moulin de la Galette, Pierre-Auguste Renoir, 1876 © Musée d’Orsay


En effet, on le voit dans le Bal du Moulin de la Galette, les personnages représentés sont des gens comme vous et moi. C’est le tableau du métissage social : on voit des hommes en chapeau haut de forme et des dames en grandes robes, mélangés avec des canotiers, et des demoiselles aux tenues moins apprêtées, Renoir parvient à saisir avec justesse l’ambiance bruyante et bohème du lieu. La fraicheur des coups de pinceaux et les lumières vive et douces créent une sensation d’animation joyeuse.
Au premier plan, Renoir nous montre ce qu’il se passe vraiment pendant les bals. On ne va pas toujours au bal uniquement pour danser, mais aussi pour faire des rencontres. Mais alors qu’e se passe-t-il exactement entre ces personnages autour du banc? Et bien, nous avons ici affaire à un deal entre une mère maquerelle en noir, une jeune femme assise sur le banc et un jeune homme sur la chaise. Si vous tracez une croix sur le tableau, le point central de la toile est le ruban noir que cette dame a autour du cou. Il faut savoir que le ruban noir était un signe de reconnaissance des prostitués. Renoir ici, évoque donc le flirt, l’amour volage, la perspective d’une débauche qui n’est pas explicitement représentée mais qui semble toute proche.

Les noces de Cana, Paul Véronèse, 1563 © Musée du Louvre

On continue dans une atmosphère de fête avec le plus grand banquet de l’Histoire de l’Art. Il faut remonter 400 ans avant le Moulin de la Galette. On entre dans une représentation religieuse peinte en 1563, par un peintre italien nommé Véronèse. Cette peinture, elle est visible au Louvre aujourd’hui, elle a même une place de choix puisqu’elle fait face à la Joconde. Cette peinture, c’est Les Noces de Cana. La toile fait 67m2, et est donc plus grande que la plupart des appartements parisiens. On y compte environ 130 personnages différents. Mais que représente-t-elle exactement ? 
Les Noces de Cana sont un épisode du Nouveau Testament durant lequel Jésus fait son premier miracle, et entre dans la vie publique. C’est au cours de ces noces qu’il transforme l’eau en vin. On le voit au centre de la tablée, entouré de la Vierge Marie, et de ses disciples ; alors que les mariés sont relégués au bout du banquet à gauche. Au-delà de la portée symbolique religieuse du tableau, Véronèse se complet dans l’atmosphère festive à travers l’ivresse de certains personnages et l’aspect cosmopolite de la scène. 

La Danse II, Henri Matisse, 1910 © Musée de l’Ermitage, Saint Pétersbourg

Pour finir sur l’envie de fête avec un troisième tableau, j’ai envie de vous parler de La Danse, peinte par Matisse en 1910. Cette toile du maitre français, aujourd’hui exposée à St Petersbourg, est une des oeuvres capitales de l’art moderne. 
Ce groupe de cinq femmes nues est à mettre en rapport avec les non moins fameuses Demoiselles d’Avignon de Picasso, peintes deux ans plus tôt, où les nus monumentaux sont composés des lignes géométriques des débuts du cubisme. Matisse réduit ici encore plus la gamme des couleurs, simplifie les contours et obtient par là un effet lyrique et serein dans cette oeuvre. Trois couleurs : du vert pin, du bleu azur, et du vermillon. Cette ronde de jeunes filles sans visages et hors du temps emporte le spectateur dans une danse circulaire au rythme infini. Cette simplicité nous invite à la légèreté et nous rappelle ce sentiment de liberté absolue dont nous manquons cruellement aujourd’hui.

Le lien avec la nature

Pour replacer la nature au centre de la création artistique, nous devons nous rapprocher une fois de plus des Impressionniste. A une époque où les peintres ne sortaient jamais de leurs ateliers, les impressionnistes ont pris leurs chevalets et leurs tubes de peinture et sont allés peindre dans les champs et les forêts. 
Concentrons-nous tout d’abord sur un tableau très connu : Le déjeuner sur l’herbe de Manet, peint en 1863.

Le déjeuner sur l’herbe, Edouard Manet, 1863 © Musée d’Orsay

Manet, c’est le peintre de la transition entre académisme et impressionnisme. Ce qu’il fait n’est pas strictement impressionniste, c’est-à-dire qu’il va dehors pour capturer l’effet des arbres, de la lumière, l’atmosphère, etc. Mais il a également besoin de beaucoup de temps pour peindre les personnages donc il les fait poser dans son atelier. D’où cette impression qu’il sont certes dans un décor, mais un peu en dehors également. Dans ce tableau, la lumière sur les personnages est frontale, alors qu’elle devrait être verticale et provenir de la cime des arbres. 
Ce tableau a suscité un énorme scandale. Mais pourquoi donc ? C’est un diner champêtre banal. Oui, sauf qu’il y a cette femme nue au milieu de la toile. Vous me direz « on en a déjà vu des femmes nues depuis l’antiquité merci… ». Oui mais là, ce n’est pas une déesse, ou une nymphe. C’est une vraie femme. C’est peut-être votre cousine, votre voisine. Donc elle est nue, mais ce qui choque encore plus, c’est que les hommes autour d’elle sont, eux, habillés, ce qui la rend encore plus nue. Cette pose nonchalante, ce regard qui nous fixe et nous prend à parti… Pas besoin d’avoir un doctorat en histoire de l’art pour comprendre que cette femme a conscience qu’elle est nue, elle nous défie du regard et l’assume complètement. C’est clairement une prostituée. Et puis il y a cette autre femme dernière, qui se lave dans la rivière. Manet nous fait comprendre que nous arrivons après des festivités entre ces personnages que la pudeur ne nous permet pas de détailler ici. En tout cas, on peut dire qu’ils profitent de la nature !

Baigneurs, Paul Cézanne, 1892 © Musée d’Orsay

Un autre peintre rattaché à l’Impressionnisme qui a beaucoup travaillé sur l’être et son rapport à la nature, c’est Cézanne. Il a consacré près de 200 œuvres, peintures, aquarelles et dessins au même sujet, des premiers Baigneurs de 1877 aux ultimes Grandes Baigneuses de 1905. L’oeuvre de Cézanne est beaucoup plus orientée vers du structurel, sur quelque chose de figé et moins nébuleux que chez Monet par exemple. Les couleurs ne se superposent pas, mais viennent se coller les unes à côté des autres. 
Ces Baigneurs ont à la fois quelque chose d’éminemment classique, dans cette manière qu’a Paul Cézanne d’aligner ses figures comme des statues antiques, et de profondément moderne dans le jeu des formes et des volumes, cette façon de faire fusionner ces corps avec le paysage dans lequel ils se fondent, tels des troncs d’arbre sculptés. 

La tendresse et la légèreté

La Valse, Camille Claudel, 1895. © Musée Rodin

Camille Claudel sculpte en 1895 La Valse, considéré aujourd’hui comme l’un de ses chefs d’oeuvres. On assiste à une danse entre un homme et une femme, amoureusement et passionnément enlacés dans un vertige de bonheur. La sculpture toute entière, à travers l’inclinaison des personnages et leurs drapés, donne cette impression de mouvement sur lequel la chanson « Le tourbillon de la vie » de Jeanne Moreau se transposerait à merveille. La danseuse parait suspendue dans les bras de son cavalier, dans un équilibre, une stabilité néanmoins prête à se rompre à tout moment. La fragilité de cette valse, due à cet équilibre prêt à se briser entre l’homme et la femme, n’est pas sans rappeler la vie de Claudel, sans doute la sculptrice française la plus connue aujourd’hui. 
Il est difficile de parler de son oeuvre sans la lier à son destin. Elève et muse de Rodin, elle partage son atelier, travaille sur les oeuvres du maître à côté des siennes, et entretient une relation tumultueuse pendant 15 ans avec lui, entre l’amour de l’art et l’art d’aimer. Claudel sombra peu à peu dans des troubles psychiatriques terribles. Sa carrière de sculptrice fut stoppée de manière abrupte lorsque sa mère la fit interner de force en 1913. La Valse reste sans doute la plus belle représentation de l’Amour avec un immense A, comme une sublimation de cette relation avec Rodin.

Les mariés de la tour Eiffel, Marc Chagall, 1939 © Centre Pompidou

De jeunes mariés prêts à s’envoler à dos de coq, portés par un nuage de bonheur et accompagnés de musiciens pareils à des anges tandis que le soleil brille de mille feux devant une Tour Eiffel monumentale. Bienvenue dans le monde poétique et folklorique de Marc Chagall. Ce peintre expressionniste slave arrivé à Paris en 1910 a trouvé sa propre voie dans l’histoire de l’Art en tant que coloriste amoureux de la lumière. Grand rêveur, follement amoureux de sa femme Bella, dans Les mariés de la Tour Eiffel, il réinvente les souvenirs de sa jeunesse juive en Russie par le biais d’un langage faussement naïf et d’une imagination pleine de fantasmes et de légèreté. Peint en 1939, alors que les nazis commencent à envahir l’Europe, le candélabre retourné, symbole de la lumière juive, est cependant de mauvais augure pour ce couple amoureux, qui devra fuir en 1941 pour éviter la déportation. Chagall représente le plus souvent son couple enlacé, flottant dans les airs ou dans un mouvement qui suggère l’envol. Ces « invraisemblables » positions sont une transposition visuelle du transport amoureux, d’une vie allégée de tout souci.

Le Verrou, Jean-Honoré Fragonard, 1777 © Musée du Louvre

Après avoir abordé l’Amour avec un grand A, je vous propose de s’attarder sur un tableau à la dimension érotique et sulfureuse indéniable. Aujourd’hui visible au Louvre, Le Verrou de Fragonard a été peint en 1778. Sa dimension érotique tient au fait qu’il mêle à la fois des éléments explicites et d’autres plus discrets. Les gestes de personnages transpirent l’interdit, la passion, et chaque aspect de la chambre a également une forte dimension symbolique : depuis le lit défait, jusqu’au fameux verrou. Ce tableau c’est la représentation du secret, de l’interdit, et de l’irrésistible envie de le dépasser. La pomme, bien en évidence sur la petite table, est une référence évidente au péché original d’Adam et Eve. Comme le souligne l’historien de l’Art Daniel Arasse, « les oreillers se dessinent peu à peu pour faire surgir les contours d’une poitrine féminine ». Les interprétations de la scène ont souvent varié, de l’érotisme à la tentative de viol, il n’y a qu’un pas. La femme veut-elle sortir de la chambre ? L’homme l’en empêche-t-il ? Comme un film avec une fin ouverte, ici, chacun est libre d’y voir ce qu’il veut. 

Voilà un tour d’horizon totalement subjectif de tableaux que j’apprécie, et qui, selon moi, apportent une certaine idée de la joie de vivre. Ces tableaux sont (quasiment) tous visibles dans des musées parisiens. En tant que guides habitués des musées, Bert comme moi sommes très sensibles à l’histoire de l’Art, et avons décidé de faire une vadrouille différente, à travers les siècles cette fois-ci. Et également de permettre à ceux qui, comme nous, aiment les musées, d’avoir l’impression d’y être,  de manière un peu différente. 

BIBLIOGRAPHIE : 
BAZIN, Germain. La peinture au Louvre. Editions France Loisir. 1990.
Chefs-d’oeuvre du Centre Pompidou, Beaux-Arts Editions, 2019. 
GRAHAM-DIXON, Andrew. L’Histoire de l’Art en Images. Flammarion, 2008.
ZUFFI, Stefano. Amour et Erotisme. Guide des Arts. Editions Hazan, 2010. 

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